Les oculistes

Notre étude concernant une petite histoire du métier d’opticien au Mans s'appuyant sur cette source incroyable que sont les ‘’Affiches du Mans’’, nous proposons d'exposer parallèlement le cheminement des oculistes vers notre ville, sans oublier que, si ces deux professions sont complémentaires, il ne m’est pas permis de traiter de ce sujet comme si j’étais un spécialiste. En particulier en ce qui concerne le médecin-oculiste, se consacrant aux maladies des yeux et aux chirurgies oculaires.
Je vous demande donc votre indulgence !

Avec mes ‘’fidèles associés’’, nous approfondirons dès maintenant les parcours des oculistes dans la Sarthe. La période de confinement dû à la pandémie de Covid 19 (2020-2021) nous prive des fréquentations des archives, bibliothèques et musées, mais un recours à internet nous permet, après analyses, de continuer nos investigations.

Pour débuter, évoquons la belle exposition du musée archéologique du Mans, concernant les objets d’époque romaine issus du prêt du musée gallo-romain de Lyon. Nous y remarquons, en particulier, le beau coffret d’oculiste, instruments avec leur étui et cachets de collyre, et aiguilles.
 

 Oc etui      Oc aiguilles

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les aiguilles creuses, longues de 110 à 165 mm, contiennent une tige coulissante qui permet d'abaisser la cataracte par "aspiration-succion" ( cf. Les ophtalmologistes, naissance et histoire d'une profession, de Denis Durand de Bousigen et Jacques Voinot sous la direction de Jean-Bernard Rottier, 2011, p. 16).
Si Hérodote nous apprend que les Égyptiens divisaient la médecine en spécialités, dont l'une se consacrait aux maladies des yeux, Hippocrate, dont la philosophie constitue le socle des sciences médicales en occident jusqu’au XIX
e siècle, ne disait-il pas que :
"Nul ne peut se prétendre médecin s’il ne connaît les principes de base de l’astrologie" ? Cette science a pour base des textes anciens qui reposent sur l’étude de régularités visibles dans le ciel. L’astrologie, qui tient un grand rôle dans la médecine sous la forme de la mélothésie, est l’étude des signes du temps et expose les correspondances entre signes du zodiaque et parties du corps humain, si joliment illustrées par les frères Limbourg dans le livre d’heures du duc de Berry et représentées dans les écrits de Paracelse, de Chappuys ou de Ketham. Ainsi que le souligne Martine Barilly-Leguy dans son étude « Médecins de la Renaissance » (parue dans Sciences et Arts 2016), à la Renaissance, les almanachs indiquent les prédictions astronomiques d’usage, donnent le calendrier avec les saints, les signes zodiacaux, les lunaisons, et les jours marqués des signes d’élection propices ou néfastes pour agir sur le comportement des hommes tant sur le plan de l’agriculture que sur le plan médical. Cette théorie des jours décrétoriaux ou critiques est expliquée dans les Aphorismes d’Hippocrate. Sous l’Ancien Régime en France, le premier barbier du roi compose et fait éditer chaque année un almanach que tous les chirurgiens du royaume sont tenus d’acheter, même s’ils se réfèrent souvent à leur propre almanach, calculé sous le méridien de leur lieu d’exercice de leur profession. Rabelais, médecin à Lyon, rédige plusieurs almanachs sur lesquels il précise "composé par moy François Rabelais, docteur en médecine et professeur en astrologie"
Oc lepineAu Mans (
sous la cote "Maine 2558") le fonds ancien municipal conserve un
almanach de 1534, composé par Jean de Lespine, "calculé soubz le méridional de la cité et ville du Mans/paîs et aultres villes circonvoysines". Ce médecin-astrologue attaché à la cour d’Alençon dota sa demeure mancelle de la Grande Rue d’une curieuse façade que nous admirons encore aujourd’hui. Orné dans ses angles d’un soleil et d’une lune, le fronton de la porte d’entrée présente un médaillon où deux jeunes personnes brandissent un thyrse surmonté d’un globe terrestre et tiennent un phylactère dont l’une des extrémités est une tête de serpent.

Maison lespine medaillon seul retrav

 

 

Plusieurs lectures de cette sculpture ont été proposées et, en 1934 lors de son classement par les Monuments Historiques, c’est le nom populaire de « Maison d’Adam et Ève » qui a été retenu. Cependant, il nous semble plus logique que le médecin Jean de Lespine ait plutôt voulu représenter les deux filles d’Asclépios, Hygie et Panacée, nommées dans le serment d’Hippocrate, serment qui vient alors d’être imprimé à Rome (1525). Sur la façade mancelle, le globe terrestre est bien celui que l’on retrouve sur de nombreux almanachs, avec la projection des cercles du ciel comme dans la cosmographie de Ptolémée. Le médecin, poète et mathématicien manceau Jacques Peletier se souvient avoir accompagné son père, féru d’astrologie, chez cet ami, et rapporte avoir entendu "des propos qui laissèrent dans son esprit des désirs de scienc70px jacques guillemeau traite des maladies de l oeil 1e exacte". Le signe du bélier, premier du zodiaque qui correspond à la tête, est évidemment le signe référant pour les maladies des yeux.
Le chirurgien Ambroise Paré, originaire du Bas-Maine, connu pour avoir guéri le duc de Guise d’une blessure à l’œil en 1545, s’intéresse à l’ophtalmologie et propose de nombreuses prothèses pour remplacer les yeux. C’est l’un de ses disciples, Jacques Guillemeau, qui, devenu chirurgien du roi, écrit le premier « Traité des maladies de l’œil » en français en 1585.

Empruntons à MM. Raymond Boyer et Alain Bedos, le texte accompagnant les images de leur présentation en vidéo lors de l'exposition du Musée archéologique du Mans :
"À l’époque antique, les médecins n’avaient pas de cabinet fixe. Tels des camelots, ils se déplaçaient d’un endroit à l’autre en suivant les grandes voies de communication, passant des places de marchés et capitales aux grands centres religieux. Le docteur Marc-Adrien Dollphus, auteur d’une étude sur l’ophtalmologie à l’époque gallo-romaine, disait d’ailleurs que la pratique antique de la médecine ressemblait sans doute : « à l’exercice de la spécialité ophtalmologique tel qu’on le voit encore pratiquer dans les pays sous-développés où celui-ci se fait à l’occasion des marchés, foires ou pèlerinages, sur la place publique ". (CNRS)

Les foires du Mans étaient très renommées dans la région et nous pouvons connaître les périodes où elles s’effectuaient, nous signale Joseph GuillOc 1 almanach 1789eux, en compulsant :
 

« Histoire des Foires du Mans, Almanach ou calendrier du Maine.
   Pour l’an de grâce 1789 
»



Cet almanach est
"calculé pour le méridien du Mans. Avec la carte du Diocèse & le plan de la ville du Mans". Il est édité Au Mans chez Charles Monnoyer, imprimeur du Roi de Monsieur & de Mgr l’Evêque. (Bibliothèque de la Société d’Agriculture Sciences et Arts de la Sarthe). La Foire qui se tient le mardi d’après la Pentecôte, dure huit jours francs, ainsi que celle qui se tient le lendemain de la fête des Trépassés. Les autres foires sont le vendredi d’après la mi-Carême, le lendemain de St Gervais, le jour de la décollation de St Jean, le troisième lundi d’après la Toussaints.


 



Avant d’analyser la progression, puis l’installation des différents oculistes dans notre ville, il devient nécessaire de se ‘’familiariser’’ avec quelques termes utilisés lors des actes effectués par ces médecins.


Quelques étapes de ‘’l’opération de la cataracte’’

- Un mode opératoire très ancien consistait à introduire dans l'œil, en arrière de l’iris, un stylet-aiguille, et à basculer le cristallin cataracté dans le vitré. Ceci a perduré jusqu’au XVIII
e,
- puis en 1741, le Docteur Daviel découvre une nouvelle technique. Devant l’impossibilité de réparer un cristallin mal abaissé plusieurs années auparavant, il décide de l'enlever. À sa grande surprise, il constate que le patient retrouve une vue claire. Comprenant aussitôt l'importance de cette découverte, il la publie en 1752 à l'Académie de Chirurgie de Paris, sous le titre
« Une nouvelle méthode de guérir la cataracte par « l'extraction du cristallin ». Là est la première étape novatrice de l’opération de la cataracte.
Elle fut employée durant les XVIII
e, XIXe et début XXe siècles, avant l’implantation du cristallin artificiel, marquant, elle aussi, une autre source d’espoir dans les techniques opératoires.
Au travers de notre pérégrination dans les annonces de ces médecins oculistes, nous pourrons analyser les progrès dans leur mode opératoire pour notre région, les produits employés pour les soins, pommades, eaux ophtalmiques.
Nous étudierons ensuite comment ils pratiquent leur profession dans un esprit d’éthique, les voyages parcourus et les hôtels ou les particuliers chez lesquels ils font halte. Nous nous apercevrons au fur et à mesure de la lecture des
Affiches du Mans que dans ces périodes du XVIII
e et du XIXe, les progrès seront longs à voir le jour et qu’ils seront accompagnés d’une suite de publicités flatteuses, parfois cocasses, sur des personnages désireux de notoriété.
Sur le plan local, on peut déjà noter qu’à la suite de la déclaration faite par le Roi, le 12 avril 1772, des cours de chirurgie sont établis au Mans et, pour commencer, les cours publics. Les professeurs attendent un lieu convenable pour effectuer des ‘’démonstrations’’, la Pathologie et la Thérapeutique dans laquelle on comprend les maladies des yeux. Les leçons seront faites les lundis, mardis, jeudis et vendredis, à 2 heures.
Puis apparaîtra une suite de personnages nous autorisant à comprendre comment ils s’organisent tant pour les opérations, que pour la vente des produits ophtalmiques, les villes qu’ils fréquentent et les lieux où ils logent ainsi que leurs états d’esprit.

- M. le Chevalier de Tadiny, oculiste de S.A.S Monseigneur le Duc d’Orléans, Prince du Sang et de Monseigneur le Duc de Fitz-James, nous servira de premier exemple.

Qui sont les personnages qui lui servent de ‘’sponsors’’ ? Les a-t-il déjà vus ou rencontrés ces Prince ou Monseigneur ? Sans doute que non. Cependant il donne les noms de gens dont l’identité et l’adresse sont vérifiables, ainsi que le lieu dont il est l’hôte :
‘’Le Grand Dauphin’’.

Cet oculiste, dont l’habileté est connue dans toute l’Europe par la quantité d’aveugles qu’il a guéris, a donné les preuves de sa capacité et de son talent, au Mans mercredi dernier, par l’extraction d’une première cataracte qu’il a extraite au nommé Brosse, ancien maître d’école, près le Puits des Quatre-Rouës. Sa dextérité a été reconnue par les maîtres en chirurgie de cette ville qui lui ont fait l’honneur d’assister à l’opération. Cet habile homme est établi à Nantes : son adresse est au café des Quatre-Nations, sur la Fosse. Il se fera honneur de répondre à ceux qui auront besoin de lui pour le consulter. Il va opérer partout où il est appelé. Il doit partir sous peu pour se rendre chez lui.  Il est logé au Dauphin place des halles, au Mans.

Oc le grand dauphinLe Grand Dauphin !!! Cet établissement est déjà connu depuis le XVIIe siècle. En 1769 cet hôtel a été loué à Jean-Baptiste Bonnouvrier, un honorable maître d’hôtel qui avait une très bonne réputation, il y était cuisinier et sa femme tenait l’office. La cuisine y était excellente et sa table d’hôte abondamment servie. ‘’Souper à la mode du Maine’’ était la renommée de notre province, réputée du temps de Scarron. De plus on pouvait y traiter des affaires les jours de foires. Le nom de cet hôtel sera très souvent évoqué au cours de notre recherche au travers des annonces que nous ouvrirons dorénavant avec gourmandise, ce genre de message publicitaire se renouvelant avec quelques variantes.

 Le 25 juillet 1774, est annoncé par un renfort de publicités : célèbre oculiste, habile homme (Tadiny). S’ensuivront de nombreux messages, chacun d’eux amplifiant la curiosité ou le mystère. Il faudra attendre le 15 janvier 1776, pour que notre infatigable voyageur, qui doit se rendre à Caen, nous prévienne qu’il passera par le Mans en février prochain, ayant déjà donné des preuves de sa capacité à l’égard de quelques habitants qu’il a opéré avec succès, il croirait manquer à son devoir, s’il n’en prévenait le public ! Voici une affirmation gratuite qui augure bien des sentiments des personnages quant au développement de leurs propositions futures.
M. Levasseur, chirurgien du Mans, annonce un mystère et donne même le nom du patient. Toute contestation, n’est plus possible : dans le courant de mai 1780, il a opéré de la cataracte un nommé Pierre Esnault de la paroisse de Neuville, et il en fait le récit suivant :
"Dès que la section de la cornée fut faite, le cristallin fut chassé par un cône lumineux assez sensible. Pendant une heure le malade croyait voir des étincelles de feu. La crainte de l’opération l’avait mis dans un état de trouble et d’agitation considérable. Cet effet peut-il être rapporté à une autre cause qu’à l’électricité ? M. Levasseur n’a rien vu de pareil sur un assez grand nombre de sujets à qui il a fait cette opération. Ce phénomène donna des inquiétudes sur les suites de l’opération"
... qui malgré tout fut un succès !
Au XVIII
e siècle, l’expérimentation est suffisamment développée pour que l’on puisse échafauder les premières théories et, par des expériences et des mesures de plus en plus précises, passer du qualitatif au quantitatif. (Cavendish et Coulom). Nous assisterons ensuite à un défilé de noms de villes et de parcours pris par les ‘’hommes de l’art’’ étant susceptibles de conforter l’attente des clients potentiels à une opération ou un besoin de traitements. Les lieux et les itinéraires décrits et cautionnés par ces gens qui font autorité sont les preuves tangibles du sérieux des descriptions et des propositions commerciales induites.

Nous pourrons accompagner maintenant, le chevalier de Tadiny à Lyon le 12 juin 1780. Après son retour de Naples, il traversera la Suisse, le Tyrol et une partie de l’Allemagne,
"où il a laissé un souvenir éternel de la nouvelle méthode d’opérer la vue". Puis il se rendra à Nantes à son domicile, d’où il repart le 17 août pour le Mans en logeant chez madame Bonnouvrier à l’Hôtel du Grand Dauphin. L’activité débordante de cet oculiste s’accélère car la concurrence s’intensifie.

- Un autre célèbre oculiste, le Sr Gleize de Montpellier, opère la cataracte par extraction avec la plus grande dextérité. Mais il n’oublie pas de rappeler
"qu’il possède aussi, une pommade pour les maladies des paupières, comme rougeurs, ulcères, chassie, larmoiements, pommade pour fondre les taches des yeux à la suite de la petite vérole. Prix de chaque pot 6 livres, auquel on peut ajouter une excellente eau ophtalmique pour la faiblesse de la vue, en l’éclaircissant, la fortifiant et la conservant pour le reste des jours". On peut ajouter dans cette drôle d’énumération, "les Bolus fondants ophtalmiques purgatifs, pour fondre les cataractes commençantes, au prix de 12 livres". Il avertit le public que tous ces remèdes ne sont point susceptibles de se gâter en les conservant le temps que l’on veut.

-
Le lundi 2 octobre 1780, les Affiches du Maine rapportent que :
"M. Gleize, célèbre oculiste de Montpellier, continue d’opérer avec le plus grand succès, il vient de faire l’opération de la cataracte aux deux yeux par extraction, au fils du sieur Guillaume Bourgard ancien fermier de M. le Comte de Broc habitant la paroisse de Sérans, âgé de 24 ans, qui, par cette opération a eu le plaisir inestimable de recouvrer parfaitement l’usage de la vue, après l’avoir perdue depuis 4 ans par la violence d’un coup de pied de cheval sur le front et sur le nez. Le sieur Gleize se flatte d'expliquer aux gens cette curieuse formation de ces cataractes."
-
Le 3 octobre 1780, notre célèbre oculiste opère un religieux de l’abbaye de la Couture "qui commence à lire son bréviaire 24 jours après l’opération".

- Voici un inconnu solitaire, sortant du bois en avril 1782. Le Sr Pruillé à Baugé au Champ Boisseau, prévient le public qu’il est possesseur d’une eau qui rend la vue à ceux qui l’ont perdue soit par accident ou autrement ; les personnes qui auraient besoin de son remède peuvent s’adresser à lui en confiance.

Il est temps de localiser avec un plan du centre du Mans les positions de chacun des oculistes ou des individus les hébergeant. On voit que les hébergements des opticiens et des oculistes sont souvent les mêmes se situant dans le voisinage de la place des halles et de ses importants marchés connus dans toute la région. Les hôtels, le Grand Dauphin, le Porc-Épic, le Croissant, la Licorne, sont les plus souvent cités ; on peut leur ajouter des adresses de commerces ou métiers très différents, boulanger, sellier-carrossier perruquier et… huissier où il sera possible de trouver pommades et eaux ophtalmiques ! L’essentiel étant de montrer sa respectabilité à l’aide de personnes déjà connues et appréciées. Ne sont-elles pas les images des méthodes employées de nos jours par le commerce avec internet, Chronopost ou autres… ?

Lieux d’implantations provisoires des oculistes    

Plan
N° 1
- Hôtel Le Grand Dauphin : quelques-uns

N° 2- Hôtel le Croissant : docteur L’Habitant + quelques-uns

N° 3- Hôtel le Porc-Épic : quelques-uns

N° 4- Rue de la Perle : Perruquier

N° 5- 11 rue Saint-Jacques : chez Etoc Demazy

N° 6- 9 rue Marchande : Borrel

N° 7- Rue du Bourg d’Anguy

N° 8- Rue St Julien le Pauvre : Docteur Billy chez Azema (carrossier)

N° 9- Enclos de l’Abbaye du Pré : Teilleux oculiste

N° 10- Rue du Cornet : de Hilmer


-
Le Mans est-elle une ville si attrayante, pour qu’en mars 1784 de Paris, un nouvel oculiste le docteur Loches privilégié du Roi arrive au Mans, et dépose, lui aussi, au Bureau Royal des correspondances, rue du Bourg d’Anguy, un certain nombre de petites bouteilles d’eau pour la maladie des yeux, cette eau serait-elle euphorisante ?

- Le sieur de Hilmer, pensionné de sa Majesté le Roi de Prusse, prévient de sa visite. Est-ce bien une référence quand on sait que Frédéric Guillaume I
er, connu pour son avarice extrême payait dérisoirement les gens qui travaillaient pour lui, vient au Mans en avril 1785, où il fait une opération de la cataracte seulement en une minute. Il est logé au Porc-Épic.
- Retour du docteur Gleize, en août 1786, qui a oublié d’annoncer la parution de son ouvrage chez Didot le jeune à Paris et au Mans chez Monnoyer. Il se propose donc de rester un mois dans cette ville. Il n’y a pas que des petites économies !… Il est logé chez M. Legendre, huissier, près des halles.

Nous ne pourrons pas continuer les descriptions de ces passages très fréquents des différents oculistes, nous nous bornerons à quelques exemples significatifs. Nous serons à présent guidés par le calendrier Républicain, et si les sieurs se transforment en citoyens, l’ambiance et les méthodes commerciales perdurent, bien entendu !
Les annonces pourront se présenter désormais sous forme de brèves nouvelles.

- Le 25
ème jour de Prairial An 7, le citoyen Tadiny, oculiste, prévient qu’il se rendra incessamment au Mans.
L’humanité souffrante ne pourra que beaucoup gagner de son séjour en cette commune !!!
Il est logé chez le citoyen Denis, perruquier rue de la Perle près des halles. Cette dernière profession serait plus compatible historiquement que celle de boulaOc photo 9 pupillenger ou de sellier ??? 
Oc photo 8 faure
Encore un peu de publicité !
Le 10 pluviôse An 9, la nouvelle méthode d’opérer la prunelle artificielle se trouve imprimée dans le livre du premier ouvrage de cet auteur chez le citoyen Croullebois libraire rue des Mathurins à Paris,
également dans

⇔⇔⇔     la publication de Jean Nicolas Faure en 1819,
ainsi que dans
celle de
M. Feilleux oculiste au Mans en 1826.   ⇔⇔

Dans cet ouvrage l’auteur explique sa proposition : l’ouverture de la pupille sur un diamètre de trois-quarts de ligne étant très insuffisant, il est nécessaire d’augmenter son diamètre pour pouvoir retirer les morceaux du cristallin déchiqueté.

 

Suivra une série d’appels d’oculistes semblables à ceux des colporteurs-marchands et dont le but est exclusivement commercial. Rappelons que la Faculté de Montpellier est la première à faire un long serment d'Hippocrate en latin, au nom de Dieu, en 1804, puis en français au nom de « l'Être suprême » en 1812.

- M. Vital Duval, chirurgien oculiste, le jeudi 16 septembre 1813, va se livrer à une pression sur les maires et curés de paroisses, en les priant de donner la connaissance des dates de son passage aux indigents qui seraient dans le cas d’avoir besoin de ses secours. Pression qu’il réitèrera en septembre 1819 ! Il est logé 11, rue St Jacques chez Mr Etoc Demazy. 
- Le 1
er Septembre 1814, le docteur Luzardi prévient le public qu’un individu parcourant les foires et marchés, s’annonce pour être l’oculiste qui est dans ce moment au Mans. MM les maires et curés sont priés de désabuser à cet égard leurs administrés et leurs paroissiens.

- De même, le 15 mai 1825, en en appelant à MM les Sous-Préfets et les Maires :

"Messieurs,
Déjà au mois d’avril 1823, je vous ai informé de l’arrivée en ce département de M. Vital-Duval, chirurgien-oculiste, que recommandent de nombreux succès ; ce docteur me prie de vous faire connaître qu’il a l’intention de passer trois semaines, à compter de ce jour, en la ville du Mans, maison Borrel, marchand de nouveautés, rue marchande n°9, et qu’il y opérera gratuitement les indigents que vous lui adresserez, avec un certificat attestant qu’ils ne peuvent faire les frais du traitement. Il offre ses services à tous ceux de vos administrés qui les réclameront, durant le temps qu’il a fixé pour son séjour en ce département. J’ai l’honneur, Messieurs de vous saluer avec une parfaite considération."
  A. D’Arbelles 

-
Le 23 janvier 1824, il ne faut pas oublier les épiciers, car à cette époque ils vendaient ‘’un peu de tout’’. Et une annonce paraît :
" Faiblesse de la vue : un brevet du Roi a été délivré, sur le rapport de la Faculté de médecine de Paris, pour la Poudre Odorante, dont l’odeur fortifie, rétablit et conserve la vue, même dans les cas les plus désespérés tant en France qu’à l’Étranger, elle a dispensé les personnes qui ne pouvaient s’en passer depuis 30 ans ". Lehesnes épicier rue du Bourg-d’Anguy.
-
Le 7 novembre 1828, le docteur Luzardi, opère une femme d’une pupille artificielle ainsi qu’une autre femme sourde depuis plusieurs années de la perforation de la membrane du tympan. Les journaux de Paris ont fait souvent l’éloge de cet oculiste. Voici enfin une vraie nouvelle !

Pour devenir vraiment une référence au Mans il faut savoir s’imposer. Ce que fera le 27 mai 1831 Vital-Duval chirurgien en se rendant au Mans accompagné de son fils M. Hégésippe Duval docteur en médecine de la faculté de Paris. Le Mans où ils se proposent, l’un et l’autre, de séjourner pendant 15 ou 20 jours, pour donner
" leurs soins et leurs conseils aux personnes attaquées de maladies des yeux ", tant que de celles qui nécessitent l’opération de la main. Les personnes qui voudraient réclamer auprès de M. Duval, les secours de leur art, les trouveront à leur domicile qui sera indiqué en ce journal, le 4 juin 1831.
Il faut bien admettre que la compétition immodérée que semblent se livrer les derniers oculistes encore en lice va aboutir à une sévère sélection permettant à seulement un ou deux de se sédentariser.

-
Le 6 janvier 1837
, magnanime le docteur Luzardi, médecin oculiste, lorsqu’il offre, aux autorités civiles et ecclésiastiques, d’opérer gratis, les aveugles pauvres, susceptibles de guérison. Un grand nombre d’entre eux, au-dessus du besoin, s’est présenté muni de certificats d’indigence. C’est abuser de la faveur dont doivent jouir les pauvres seulement. Une jeune fille, regardée comme incurable, s’est présentée chez lui dans l’espoir d’être opérée gratis, et cependant l’homme qui l’accompagnait offrit 300 frs, si M. Luzardi pouvait la guérir ; certes elle n’était pas indigente. L’appât du gain n’a pas fait sortir cet oculiste du sentier de l’honneur qu’il a toujours suivi. Une lettre de Mgr l’Évêque du Mans à Mrs les Curés va aider notre sympathique docteur Luzardi dans ses tentatives de reconnaissances :
" Si M. Luzardi ne jouissait pas déjà d’une réputation européenne, connu au Mans par ses précédents séjours, nous ferions de son étonnante dextérité l’éloge qu’il mérite à tant de titres et surtout par sa philanthropie envers la classe indigente Ce célèbre oculiste vient encore de se signaler en notre ville par plusieurs opérations admirables. Dont celle qui se fait sur la pupille artificielle, opération la plus délicate comme la plus intéressante réalisée sur l’œil.
 La réputation dont jouit le docteur m’engage, Monsieur le Curé, à faire connaître son séjour au Mans à tous ceux qui pourraient avoir besoin de son ministère. C’est un moyen de faire le bien et nous devons le saisir avec empressement.

Recevez, Monsieur le Curé, l’assurance de mes sentiments bien affectueux.
J. Bouvier, Evêque du Mans "

-
En 1841 M. Vital Duval, dans la nécessité de se rendre immédiatement à Caen, où l’attendent plusieurs opérations, ne pourra pas répondre actuellement à toutes les demandes qui lui sont faites, mais il a le projet de revenir, vers l’automne, passer quinze à vingt jours au milieu de nous.
M. Vital Duval sera probablement accompagné de son fils qui suit la même carrière et se prépare déjà à une réputation méritée dans l’esprit du public et dans celui de médecins

Enfin… Le 11 avril 1845, Maladie des yeux : M. Hésésippe Duval docteur, médecin, vient d’arriver au Mans, où il se propose de séjourner trois semaines ou un mois, pour donner des soins et des conseils aux personnes affectées de maladies des yeux.
"Les personnes qui désireraient réclamer de M. le docteur Duval les secours de son art, le trouveront chez lui tous les jours depuis 10 heures du matin jusqu’à trois heures du soir, rue de la préfecture n°4 chez Mlles Bonmartin"
.
Cette dernière annonce, qui nous a permis d’évoquer une partie du passé de cette profession, nous amènera à compléter le sujet par une présentation des oculistes du XXI
e siècle. Mais au préalable, remarquons que, au XIXe siècle encore,
"s'il n'existe pas de "spécialisation" en médecine au sens légal du terme, les médecins oculistes sont déjà très conscients de la spécificité de leur art, et plaident pour être les seuls à s'occuper des yeux des malades. [...] Les oculistes, comme d'ailleurs les spécialistes en général, semblent être essentiellement parisiens, même si quelques grandes villes disposent de praticiens renommés, qui n'hésitent pas à faire "des tournées" régulières dans des villes plus petites, non pourvues d'oculistes. [...] Les ophtalmologistes de province, très rares avant 1870 seraient quant à eux, près de 150 vers 1900", selon l'Encyclopédie d'ophtalmologie de 1908. (cf. Denis Durand de Bousigen, in Les ophtalmologistes, naissance et histoire d'une profession, op. cit., p. 42 et 43).

Chirurgie moderne de la CATARACTE (par le docteur Jean-Louis Chabanais)

Depuis le début du XXe siècle jusqu’ aux années 1970, l’intervention de la cataracte consistait à enlever le cristallin dans sa totalité après ouverture cornéenne de l’œil. Cette intervention (intracapsulaire) rendait l’individu aphake, ce qui faisait perdre à l’œil opéré la contribution du cristallin à la réfraction oculaire globale. L’œil devenait très hypermétrope, ce qui nécessitait la correction optique soit par des lunettes (vision centrale conservée mais aucune vision latérale), soit par des lentilles de contact (ce qui permettait une vision latérale). Cette forte hypermétropie interdisait toute vision binoculaire en cas d’opération unilatérale. D’où l’idée des cristallins artificiels ou implants.

Les progrès

- Harold Ridley, ophtalmologiste anglais, avait observé lors de la 2ème Guerre Mondiale que les aviateurs de la Royal Air Force, victimes de blessures à l’œil et qui avaient reçu des éclats de plastique acrylique provenant des auvents du poste de pilotage de l’avion dans l’œil, ne manifestaient aucun signe d’intolérance et d’inflammation de ces éclats dans leurs yeux.
Ces faits l’ont amené à proposer l’utilisation de lentilles intra-oculaires dans ce matériau pour traiter la cataracte et, en 1949, le premier implant a été posé. Malheureusement, de nombreuses complications, liées en particulier au poids de l’implant, sont survenues et ont freiné les progrès jusqu’ à la fin des années 1970.

- Les progrès opératoires ont été liés à l’utilisation systématique du
microscope opératoire à partir de 1970.

-
À la fin des années 1970, l’extraction intracapsulaire du cristallin était toujours de mise, mais sont apparus les premiers implants intraoculaires modernes sous l’impulsion de Binkhorst, ophtalmologiste hollandais, qui développa, en 1972, un modèle d’
implant suturé à l’iris. Cette technique fut vite abandonnée du fait de nombreuses complications et remplacée rapidement par les implants de chambre antérieure. Ces implants étaient positionnés dans la chambre antérieure de l’œil, c’est-à-dire devant l’iris et derrière la cornée. Il existait beaucoup moins de complications post-opératoires par rapport aux implants iriens mais elles étaient encore fréquentes.
-
D’où l’apparition de l’
extraction extra-capsulaire du cristallin qui se développa à partir de 1980. La technique consistait à ouvrir la cornée sur 120° (12 mm) au lieu de 170° (18 mm) pour l’extraction intra-capsulaire et, après ouverture de la capsule antérieure du cristallin, extraire le noyau cristallinien, poser un cristallin artificiel derrière l’ iris, la capsule postérieure du cristallin restant en place. Il existait 2 avantages énormes : d’une part l’ouverture oculaire plus petite et d’autre part le respect de l’anatomie de l’œil post-opératoire (séparation de la partie antérieure du globe et de la partie postérieure, entraînant une diminution importante des complications en particulier rétiniennes. Par contre, il existait un inconvénient : la capsule postérieure du cristallin pouvait s’opacifier et nécessiter une section de cette capsule par laser yag (inventé pour parer à cet inconvénient) et permettre de recouvrer une acuité visuelle normale.
L’innovation révolutionnaire vient de Charles Kelman, ophtalmologiste américain, qui développa, à partir de 1967, la 
phacoémulsification aux ultrasons
qui consiste à détruire, par une sonde aux ultrasons, le noyau cristallinien et à évacuer les résidus par un système d’irrigation et d’aspiration. La sonde utilisée pénètre dans l’oeil par une incision de 3,2 mm maintenant réduite à 2,5 mm. Cette incision permet d’insérer en fin d’intervention un implant intraoculaire souple, en silicone ou en acrylique, par l’intermédiaire d’un injecteur.
La phacoémulsification s’est développée en France à partir de 1985 et est devenue d’utilisation courante en 1990 avec ses avantages énormes : petite incision, sécurité opératoire, respect de l’anatomie oculaire, suites opératoires simples avec une récupération visuelle rapide.

Depuis 1990, de petites améliorations techniques sont survenues mais le principe opératoire reste le même et contribue à apporter un meilleur confort visuel à des milliers de personnes.

Rapports oculistes/opticiens

On pourrait ajouter, en parcourant l’étude réalisée par Corinne Doria dans
"La soif du regard’’ Ophtalmologistes et Opticiens au XIXe siècle présentée au Congrès de la Société des études romantiques et dix-neuvièmistes, 2018, Paris, fondation Singer-Polignac, que tout en étant clairement identifiées comme un dispositif en mesure d’améliorer la vue, les lunettes restent jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle aux marges du discours médical. Plusieurs raisons expliquent cela : l’état rudimentaire des connaissances en matière d’optique et de physiologie oculaire de la part des médecins, et le constat que, d’une manière générale, si les lunettes améliorent la vue, n’ayant aucun impact sur les yeux mêmes, elles paraissent au contraire les rendre plus faibles, leur puissance devant être, en général, graduellement augmentée. Les médecins demeurent donc très prudents vis-à-vis de leur emploi. L’utilisation des lunettes n’est pas proscrite mais conseillée seulement en cas de réelle nécessité, et en général le plus tard possible. Ils recommandent toujours de faire un usage modéré des lunettes, de les utiliser seulement pour travailler ou pour lire, et d’associer leur emploi avec d’autres moyens thérapeutiques, herbes, collyres, etc., qui sont considérés comme autant, sinon plus efficaces. Un discours scientifique sur les lunettes et les verres optiques en relation avec les problèmes de vision ne se développe qu’à partir des années 1860. Les premiers ophtalmologistes commencent à étudier la manière de corriger les vices de réfractions à l’aide des verres optiques.

En vertu de leurs compétences scientifiques, les médecins se considérent comme les seuls professionnels légitimes pour prescrire des lunettes et perçoivent les opticiens comme des concurrents potentiels.

Chez les ophtalmologistes, deux postures se dégagent.
Certains d’entre eux envisagent une collaboration avec les opticiens afin de mettre à profit les compétences respectives et d’unir leurs forces pour convaincre les clients de s’adresser à des professionnels en cas de problèmes de vision. Une bonne partie des ophtalmologistes refusent cependant d’entamer un dialogue avec les opticiens. Dès lors qu’elles constituent un dispositif médical — affirment-ils —, les lunettes doivent être un monopole des médecins spécialisés dans les problèmes de vue. Elles ne doivent être prescrites qu’après un examen de la vue que seul un praticien est en mesure de faire correctement. Le type de verre et sa puissance doivent également être déterminés par un médecin, qui fournira au patient une ordonnance détaillée que l’opticien devra simplement exécuter. Les opticiens ne doivent surtout pas examiner les yeux d’un client ou mesurer son acuité visuelle, car cela constituerait un véritable cas d’exercice illégal de la médecine. S’ils continuent à recommander de ne pas s’adresser à un vendeur quelconque pour l’achat de lunettes, les ophtalmologistes considèrent désormais les opticiens comme de simples « techniciens » qui, certes, possèdent un savoir-faire mais qui sont dépourvus des connaissances scientifiques et médicales désormais indispensables.

Les opticiens sont en général favorables à la collaboration avec les ophtalmologistes, leur alliance étant utile pour bénéficier d’une clientèle plus importante et régulière et pour la défense des intérêts communs. Cependant, ils refusent d’être rabaissés au rang de simples exécuteurs d’ordonnances et, tout en reconnaissant de ne pas avoir les connaissances médicales des ophtalmologistes, ils se considèrent tout à fait en droit de pratiquer l’examen de la vue et de prescrire des lunettes aux patients qui ne présentent pas des pathologies particulièrement graves.

Le marché des lunettes au XIXe siècle

Les changements dans les relations entre opticiens et médecins se produisent à une époque où le marché des aides à la vision est en pleine transformation. Si les lunettes deviennent progressivement un dispositif médical reconnu et adopté par la science, elles s’imposent également comme un bien de consommation de masse inséré dans un marché internationalisé. À la fin du XIX
e siècle, la demande de lunettes est en forte croissance. Le développement de la pratique de la lecture, grâce à la diffusion de la presse et à la scolarisation d’une part de plus en plus importante de la population, a le double effet d’augmenter le nombre d’individus avec une vue faible et le besoin d’avoir une vision efficiente. Le développement de l’industrie du loisir fait croître la demande de binocles, de jumelles et de lunettes de spectacle, comme nous l’avons déjà raconté dans les "
Opticiens’’. Les lunettes maintiennent aussi leur statut d’accessoire, qui suit l’évolution des goûts et de la mode et qui s’insère dans le circuit de la consommation de masse. Elles commencent à être vendues dans les grands magasins, qui ouvrent des comptoirs spécialisés ; elles sont aussi en vente dans les bazars, dans les boutiques de luxe, dans les librairies, et même dans les kiosques des gares. Durant la seconde moitié du XIXe siècle, le prix des lunettes connaît une baisse progressive grâce également à l’effet de la concurrence.
Face à la multiplication des commerçants proposant des lunettes, les opticiens tendent à être minoritaires. Pour contrecarrer la concurrence, ils décident ainsi de renforcer leur image de spécialistes seuls en mesure de proposer des marchandises de haute qualité et des services, fabrication de lunettes sur mesure, réparations rapides, que le client chercherait en vain dans un grand magasin. La concurrence de ces derniers et celle des bazars font également comprendre aux opticiens la nécessité d’adopter de nouvelles stratégies commerciales. Dans les revues professionnelles sont ainsi publiés des articles qui expliquent l’importance d’avoir une boutique qui se présente bien, avec une belle vitrine où la marchandise est exposée d’une façon attractive ; d’autres articles insistent sur l’art de parler au client, de le mettre à l’aise, sur l’importance de la publicité dans les journaux et dans les revues. Afin d’augmenter leur clientèle, les opticiens commencent aussi à diffuser des notices informatives sur l’utilité des lunettes. Ils font ainsi imprimer des prospectus et des circulaires, publient des insertions dans la presse locale pour expliquer que tout le monde, passé quarante-cinq ans, a besoin de lunettes pour lire et pour travailler de près. Ils impriment et distribuent même des tableaux et des cadrans pour tester l’acuité visuelle à la maison.

Si l’essor de l’ophtalmologie et la reconfiguration du marché des lunettes dans la seconde moitié du XIX
e siècle ont un impact considérable sur les discours et les pratiques des professionnels et sur les modalités de production et de vente des lunettes, elles n’entraînent pas une modification des attitudes des clients. Le discours médical n’arrive pas à influencer véritablement le grand public, qui ne paraît pas réceptif à l’impératif de s’adresser aux ophtalmologistes avant d’acheter des lunettes. Les lunettes forment d’ailleurs le chapitre le plus important de l’hygiène de la vue, mais les jeunes gens contractent souvent l’habitude de porter des verres mal choisis et dont ils pourraient parfaitement se passer, et plus tard, au contraire, par suite d’un autre genre de coquetterie mal placée, bien des personnes laissent leur vue se fatiguer et s’affaiblir au lieu de se résoudre à porter des verres dont elles auraient le plus grand besoin (Voir ‘’Les conserves’’ dans "
Les Opticiens’’).

Présentes dans les comptoirs des grands magasins, étalées dans les vitrines des opticiens comme des bazars, les lunettes figurent dans les catalogues, dans les revues, sur les affiches publicitaires. Tout cela conforte leur statut de produit courant et d’accessoire de mode. Leur vente reste entièrement libre, par ailleurs, malgré la demande de règlementation avancée dès les années 1860, d’abord par les opticiens, désireux d’être reconnus comme les seuls vendeurs attitrés. Les motions présentées à plusieurs reprises par des représentants de la profession médicale visant à placer la vente des lunettes sous le strict contrôle des ophtalmologistes et à assimiler les opticiens aux pharmaciens n’aboutissent pourtant pas à la mise en place d’une législation efficace, le poids du corps médical étant trop faible pour s’imposer face à un marché dont l’une des clés de la prospérité est précisément la liberté de vente.

Les opticiens soulignent à leur tour les conséquences fâcheuses du manque de règlementation de la vente des lunettes en France. L’absence de reconnaissance officielle de leur profession et de normes qui en encadrent l’exercice les met en effet dans l’impossibilité de dénoncer comme illégitime la concurrence des bazars, des grands magasins, des quincaillers et des colporteurs. Tout cela aboutit à ce que le client conserve sa position d’acteur principal et de décideur dans l’achat des lunettes, qu’il continue à exercer de manière libre et indépendante par rapport aux discours des spécialistes.

Les lunettes échappent donc au processus de médicalisation qui est mis en place entre la seconde moitié du XIX
e siècle et le début du XXe, et ceci en dépit du développement d’un discours médical solide et agressif. Celui-ci commencera à se mettre en place dans l’entre-deux-guerres, quand le corps des médecins ophtalmologistes aura acquis une plus grande reconnaissance institutionnelle. À la veille de la Grande Guerre, le client est encore et toujours celui qui détermine s’il a besoin ou pas de lunettes, qui décide ou non de s’adresser au médecin ou à l’opticien pour se faire examiner ou d’acheter directement des lunettes dans un des multiples commerces qui les vendent.

L’échec de la tentative de médicalisation des lunettes peut être imputé à différents facteurs. D’abord la lenteur avec laquelle, en France, l’ophtalmologie se développe comme spécialité médicale, surtout au niveau institutionnel : à la fin du XIX
e
 siècle, les ophtalmologistes ne disposent pas de structures (chaires universitaires, services dans les hôpitaux, cliniques spécialisées) en nombre suffisant pour leur donner une réelle visibilité et autorité sur le public. Par ailleurs, le coût élevé d’une consultation chez un ophtalmologiste décourage la plupart des gens de s’adresser à ces spécialistes. L’usage inapproprié des lunettes ne paraît pas présenter autant de danger, du reste, que la prise d’un mauvais médicament. Jouent également la lente diffusion en France d’informations sur l’hygiène de la vue par rapport à d’autres pays, ainsi que l’absence d’une véritable collaboration entre ophtalmologistes et opticiens, qui empêche qu’une profession faisant autorité soit clairement identifiée. Enfin l’entrée des lunettes dans le circuit commercial des grands magasins a consolidé leur statut de bien de consommation et d’accessoire de mode à un moment où les médecins luttent encore pour la reconnaissance de leur monopole dans l’exercice de la fonction médicale et ne disposent pas d’un pouvoir suffisant pour être en mesure de faire prévaloir leurs vues.

La
« soif du regard » qui atteint médecins et opticiens pendant les dernières décennies du XIXe siècle reste donc en quelque sorte inapaisée, résistances et obstacles nombreux s’opposant à la tentative du corps médical d’en faire un « médicament pour les yeux » et à l’attitude ambiguë des opticiens, partagés sur la stratégie à adopter pour assurer leur position dans un marché hautement concurrentiel. Le croisement de ces facteurs, scientifiques, techniques et commerciaux, concourt à produire ce résultat et à maintenir les lunettes, entre dispositif médical et bien de consommation.

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Date de dernière mise à jour : 13/11/2021