Balzac et le cadran solaire

Au sujet du cadran du château de Saché en Indre-et-Loire

C’était à l’époque où nous étions encore en Touraine, nous y avions acheté une maison dite de campagne, au lieu-dit le Bourg des Galteaux, à Saint-Patrice. Nous y passions les week-ends et une partie de nos vacances à quelques centaines de mètres du Château de Rochecotte. Ces lieux évoquaient encore la duchesse de Dino et le Prince de Talleyrand, avant la vente du château par les de Castellane. J’avais confectionné et installé un cadran solaire vertical sur la façade de cette "longère", ainsi qu’un autre cadran horizontal gravé sur une ardoise angevine, placé à côté d’une gloriette. J’avais ainsi l’heure du soleil devant la maison et dans le fond du jardin ! Mais la recherche de tels objets au sein de la commission de la Société Astronomique de France comme membre "chasseur de cadrans", m’incitait bien évidemment à continuer mes investigations dans cette région berceau de mon enfance. Mes recherches sur les cadrans solaires étaient une passion avouable. Si en Sarthe elle me conduisait sur les routes secondaires où j’étais censé trouver et répertorier de tels objets qui m’avaient été signalés, en Touraine mes loisirs étaient multiples. Il faut dire que je retrouvais là l’atmosphère de mon enfance, ainsi qu’une certaine propension à m’évader dans l’histoire locale, comme durant mon adolescence. Le lycée Descartes, les archives départementales, les visites archéologiques avec M. Jacques Maurice, membre de la Société Archéologique de Touraine. (Spécialiste de Balzac et de Saché dans les années 1950.)

             Ces actions d’hier restent de très beaux souvenirs !

J’avais donc la facilité de pouvoir organiser mes loisirs en panachant quelques sorties sous le soleil de la vallée de la Loire, ou de l‘Indre, avec des documents relatifs à l’histoire de cette région. Comme dans le livre érudit sur Les cadrans solaires Tourangeaux, publié en 1922, où le Docteur Louis Dubreuil-Chambardel, médecin anatomiste, signalait au château de Saché un cadran solaire de 1790 avec 4 étoiles à 6 branches à ses angles, signé de Gorron.
Mais avait-on encore trace de ce cadran en 1995 au château de Saché ? Dans ce lieu que j’avais si souvent fréquenté avec des amis ou en famille et même avec un groupe de "Sciences et Arts de la Sarthe", je ne m’étais pas aperçu de sa présence… Mais alors… où était-il ? C’est ainsi qu’inconsciemment en pensant à Balzac, j’ai commencé à imaginer que l’auteur de mes belles lectures, en particulier celle du Lys dans la vallée, avait pu connaître cet objet ! D’où une visite exploratoire au château pour communiquer à Monsieur Bernard-Paul Métadier, le sujet de ma préoccupation : chercher et si possible trouver le cadran !

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Je pris rendez-vous avec ce dernier et, grâce à son amabilité, je pus retrouver le cadran sur son petit support en pierre, caché par une touffe de chèvrefeuille. L’objet avait été agrémenté d’une petite sphère armillaire à l’emplacement du style : n’ayant aucun rapport avec cette ardoise, nous l’avons enlevée.
La responsable des lieux m’ayant confié le cadran, j’ai pu l’emmené chez moi pour en faire une étude et surtout pour réaliser le style disparu.

 la sphère armillaire posée sur le cadran

Le cadran

 Il est en ardoise, d’une épaisseur moyenne de 15 mm, sa surface comporte de nombreux éclats, en particulier autour de la fixation provisoire de la sphère armillaire. Les dimensions sont celles d’un carré de 295 mm de côté. Quatre lignes forment le cadre, dans les angles duquel sont gravées 4 étoiles à six branches. Les chiffres romains des heures se situent dans une couronne comprise entre des diamètres de 210 à 250 mm, et ont une hauteur de 14mm. La lecture de l’heure s’effectue théoriquement de B cadran ardIV H du matin à VIII H du soir (heures solaires). Remarquons une anomalie dans la gravure de I H où le chiffre a été mal interprété. Les lignes horaires partent bien du centre et se terminent par une petite flèche. Elles sont interrompues dans leur convergence par un croissant de diamètre externe de 65 mm. Les 1/2 H se terminent par un point. Le nom supposé du graveur Gorron, la date de confection 1790.

J’ai refait un style en laiton ; s’il est un peu lourd d’aspect, il a le gros avantage d’être robuste ce qui est nécessaire dans la situation où il se trouve maintenant, avec les passages du public. La ligne de midi comportait une entaille de 2,5 mm, j’ai utilisé une plaque de laiton d’épaisseur 3 mm. Sa fixation dans l’ardoise a été réalisée à l’aide d’une mortaise avec clavette (comme au XVIIIe siècle). J’ai adouci les arêtes et les pointes pour des raisons de sécurité. L’angle du style et de la table est de 47° 14’.
De la vérification des tracés pour les angles horaires, il ressort une faible précision dans les angles horaires avec en plus un manque de symétrie par rapport au midi. Mais soyons indulgents, la précision mathématique est-elle vraiment en harmonie avec “Le Lys dans la vallée” ?

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Ce cadran a été installé en fonction du passage du soleil en tenant compte bien entendu de la longitude du lieu et de l’équation du temps le 10 juillet 1997 à midi solaire.
La
colonne réalisée par Monsieur Villain comporte 3 assises de pierre pour une hauteur de 1040 mm, les côtés sont de 450 mm avec cadres en relief.             

Au promeneur qui s’attardera, avant ou après la visite, devant cet objet qui indique l’heure de manière silencieuse, on pourra suggérer cette phrase de Balzac dans « Les deux poètes » des “Illusions perdues” : « Le temps est le seul capital des gens qui n’ont que leur intelligence pour fortune ». 

La question se pose évidemment :
Balzac aurait-il pu connaître cette horloge solaire ?

J’avoue que, après avoir remis en état l’ensemble, choisi l’emplacement avec les Services Départementaux pour que les rayons solaires ne trouvent pas d’obstacles à l’indication des heures, mon "travail" me semblait terminé. Et j’ajoute que durant toutes ces opérations, je n’avais pensé qu’au Lys dans la Vallée. J’étais chez Balzac. D’ailleurs, je rentrais et sortais comme un habitué, presque un invité des propriétaires. Il était déjà loin le temps où j’avais visité les lieux. En 1953 à Saché d’abord, puis en 1954 à la Basse Chevrière. C’est là que nous avions rencontré M. Calder qui y avait installé sa résidence et son atelier, ainsi que ses « mobiles ».
Si le cadran signalé par le Docteur Dubreuil-Chambardel date de 1790, il n’est pas possible d’affirmer qu’il fut connu de Balzac lors de ces fréquents séjours chez les de Margonne.
Cependant je lus, grâce à un ami, dans le journal l’Express de Madagascar du 18 juin 1998 :

Rubrique ‘’Culture‘’ : Le château de Saché, pèlerinage incontournable pour les amoureux de Balzac : Guide sans égal. « Dans le parc du château, on peut encore admirer le cadran solaire sur lequel Balzac réglait sa montre en arrivant ».

Je fis part de mon étonnement auprès du Conseil Général d’Indre-et-Loire, et Monsieur Gérard Coulon, Conservateur en chef du Patrimoine, me répondit aimablement :
« En 1996, vous avez bien voulu gracieusement restaurer le cadran solaire du château de Saché et conseiller son déplacement afin qu’il ne soit plus gêné par l’ombre des arbres. Bien qu’il soit probable que Honoré de Balzac ait connu ce cadran solaire durant ces longs séjours à Saché entre 1823 et 1848, nous n’en avons aucune trace. […]. Rien ne peut donc permettre d’affirmer qu’il l’ait connu ni qu’il mettait sa montre à l’heure grâce à celui-ci… […] Il n’est pas impossible que ce cadran fût récupéré sur un autre site et ne fut installé qu’entre 1848 et 1900. Pendant ce demi-siècle, plusieurs familles vont habiter le château à l’année et non plus comme Jean de Margonne, seulement le temps des moissons.
Il va de soi que, dorénavant, les guides ont la consigne de ne plus affirmer péremptoirement que Balzac réglait sa montre au cadran solaire…»

B montre
Cette montre, elle, en revanche, est bien au musée Balzac de Paris (47, rue Raynouard, 75016 Paris). Sous le numéro d’inventaire Bal 88-0021. Dans son commentaire iconographique on peut lire : « Le fond gravé de rinceaux en taille douce, est orné en applique d’un blason aux armes de Balzac […]. On retrouve ces armes sur la canne aux turquoises conservée à la Maison de Balzac ». Ce "chef d’œuvre" est en possession de Balzac en 1846.

Ces recherches, tendant à associer Balzac à la présence du cadran solaire à l’époque de Monsieur de Margonne, ne sont-elles point simplement le fruit de passions illusoires, dignes de rêves perdus ?                


À la recherche d’un cadran solaire dans la presqu’ile Guérandaise

Pourquoi Guérande ?
Quittant la Touraine en 2006 avec regrets — pensant y laisser mes racines — nous nous installons au Pouliguen, région agréable que nous fréquentions fréquemment déjà l’été. Piriac-sur-Mer, Pornichet, la Baule, le Croisic… l’espoir de moments de détentes au bord de la mer. Il y a des résolutions difficiles à prendre, mais l’espoir et l’envie semblaient encore présents.
C’est à cette époque que, me promenant dans Guérande, je remarquai un petit panneau signalant une maison dite de Balzac à droite du presbytère actuel.
Je repris Béatrix dans « Scènes de la vie privée, 1839 » pour y lire 
: « Aussi Guérande avec son joli paysage en terre ferme, avec son désert, borné à droite par le Croisic, à gauche par le bourg de Batz ne ressemble-t-elle à rien de ce que les voyageurs voient en France. Ces deux natures si opposées unies par la dernière image de la vie féodale, ont un je ne sais quoi de saisissant. […] Auprès de l’église de Guérande se voit une maison qui est dans la ville ce que la ville est dans le pays, une image exacte du passé, le symbole d’une grande chose détruite, une poésie.  Le jardin est luxueux dans une si vieille enceinte, il y a un demi-arpent environ, ses murs sont garnis d’espaliers ; il est divisé en carrés de légumes, bordés de quenouilles que cultive un domestique mâle nommé Gasselin, lequel panse les chevaux. Au bout de ce jardin est une tonnelle sous lequel est un banc. Au milieu s’élève un cadran solaire ». Pourquoi ne pas lier ce jardin à cette maison ?
Balzac, comme souvent, ajoute ici dans sa narration : "Au milieu s'élève un cadran solaire", précision supplémentaire, souvenirs du pensionnat de La Trinité ou de la ville de Vendôme et de ses cadrans solaires dont l'une porte la devise : Heu Fugaces ?
Mais, revenant sur les lieux quelques années plus tard, cet indice avait disparu ! Surprise… J’ai fait alors une démarche auprès de l’Office de tourisme de Guérande afin de retrouver la trace de cette maison située place du Vieux marché. La réponse d’une hôtesse, rejoignait déjà mon analyse : nous étions bien "dans" Balzac !
J’ajoutais à cette proposition les propos de Monsieur Delpire (Directeur du Patrimoine et de l'Urbanisme Ville du Croisic) :
« Pour compléter la réponse de mon collègue Gildas Buron ( historien, conférencier et conservateur du musée des Marais salants de Batz-sur-Mer),  il existe bien une maison dite de Balzac à Guérande, signalée autrefois, à droite du presbytère actuel mais cette maison aux lucarnes remarquables du XVIIe siècle n’a gardé d’ancien que ces éléments encore visibles. Il s’agirait plus d’une maison fréquentée ou visitée par Balzac lors de son passage que celle évoquée dans Béatrix. » 

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D’après cartes postales.
La maison "dite de Balzac"

 

 

 













Batz-sur-Mer
Habitant dorénavant Le Pouliguen les mois d’été, je me promène à vélo pour aller prendre mon café du matin au port Saint-Michel. Lieu sympathique et convivial. Pendant la période estivale, j’y déguste « un café allongé » de
B batz place balzacpuis 10 heures jusqu’à bien souvent 11 heures. Je peux ainsi contempler la mer depuis ma table jusqu’à l’horizon, mais encore assister aux arrivées successives des clients habitués des lieux, propriétaires-résidants, de leurs enfants, petits- enfants, de leurs amis… Un dialogue intergénérationnel naît dans le cadre de ces familles attachées au lieu même, à la région où ils ont laissé des racines affectives et des souvenirs communs qu’ils aiment à partager. S’y mêlent quelques pêcheurs amateurs, possesseurs de bateaux ; des cyclistes vétérans d’un circuit « La Baule-Le Croisic-La Baule » faisant étape autour d’une table afin d’analyser les difficultés du parcours, du cours de la bourse, des soucis dans leur entreprise.
Dans ce havre convivial, l’ambiance familiale reste néanmoins très bien orchestrée par Myriam et Christian, les propriétaires du
Café de la Plage.

C’est encore le hasard qui, additionné de nonchalance ( ?), me fera passer par la place Honoré de Balzac.

Le Calme Logis
Sur le mur d’enceinte d’une résidence collective se remarque un tableau en céramique où l’on peut lire :

B faienceLE PAYS N’EST BEAU
QUE POUR LES GRANDES ÂMES
LES GENS SANS CŒUR
N’Y VIVRAIENT PAS... BALZAC

PENDANT SES SÉJOURS AU BOURG DE BATZ, de 1836 à 1841,
HONORÉ DE BALZAC
HABITA LE CALME LOGIS
IL Y ÉCRIVIT EN PARTIE SON ROMAN "BEATRIX"
QUI DÉCRIT LE PAYS DU SEL

1877. Don de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Nantes et de Loire-Atlantique

 B clair logis

     Le Calme Logis →


 

La maison est construite par Gabriel Le Gall, maire de Batz-sur-mer, membre du Conseil Général. Honoré de Balzac y séjourna à différentes époques de 1836 à 1841 alors que Hélène de Valette, veuve Goujon (notaire) en était la propriétaire. La maison a accueilli ensuite une pension de famille.
Ajoutons ce commentaire de M. Métadier dans son livre "Balzac en son pays, éditions C.L.D." : En 1838, le comte Guidoboni semble être devenu le recours habituel de la bourse de Balzac, bien qu'une autre femme soit entrée dans sa vie, Hélène de Valette, une admiratrice. Nous lui devons plusieurs voyages de Balzac à Guérande, son pays.

Année 2020

Cette recherche décontractée depuis mon poste d’observation au café de la plage de Batz-sur-mer piétinait un peu, le café et l’ambiance restaient agréables face à la mer. Le sujet cette année, concernait les éoliennes : où les voyait-on sur l’horizon ? À droite ou à gauche de l’entrée du port, quelle était la hauteur du mat, la hauteur des pales ? Animations nouvelles feutrées entre les tables, chacun voulant faire entendre son opinion, mais discrètement, car il y a des contradicteurs. Ainsi, chaque matin quand il fait beau temps, certains pensent voir l’éolienne à droite de l’entrée du port, d’autres à gauche, il en est ainsi pour les pales que l’on voit tourner… voilà comment je passe mon temps  avec des amis en buvant « un café allongé ».
Ces moments de distractions momentanées me permettant de parcourir les pages d’un journal mensuel local 
du mois d’août attira mon attention : la proposition d’une visite de l’Exposition « Le Croisic vu et vécu par les écrivains ». Voici une nouvelle piste à exploiter quant à la poursuite entreprise sur la présence de Balzac dans cette région ! Je suis allé dès le samedi suivant à 16 h au musée, très intrigué après l’annonce du journal. Les visiteurs y étaient nombreux à attendre dehors, puis à l’intérieur. Tant de personnes pour des écrivains… ? Tout le monde n’était donc pas à la plage malgré ce soleil et cette chaleur !
Au cours de cette visite j’ai eu le plaisir de bavarder avec Madame Béatrice Verney, Présidente des ‘’Amis du Croisic’’, qui me fit connaître en même temps son beau livre « Le Croisic, vu et vécu par les écrivains (1600-1960) ». Nous mettrons un lien avec le nôtre, mais il est possible de se procurer « Le Croisic, vu et vécu par les écrivains », ainsi que d’autres publications de Madame Verney à la Société des Amis du Croisic, 19 rue de Kerbouchard, 44740 Batz-sur-Mer. Ce livre m’incitera à mieux connaître et comprendre mon « Balzac en Pays Guérandais ». Je me propose maintenant de vous signaler quelques lignes de ce livre qui nous éclairent sur des lieux de séjours, des dates de fréquentations, des parcours empruntés par Honoré et ses différentes partenaires.
Madame Verney fixe 
à 1830 le retour de Balzac en Bretagne pour accompagner Mme de Berny au pays de Guérande ; en 1830 également, Balzac loue une maison en Touraine (Saint-Cyr-Sur-Loire). De cette maison et avec Madame de Berny, ils embarquent à Saumur sur un pyroscaphe qui les emmènera à Nantes. Ils descendent la Loire jusqu’à Saint-Nazaire et là empruntent la patache du voiturier Bernus. Maintenant les souvenirs sont vagues. Où ont-ils logé ?
Après quelques anecdotes relevées dans ‘’Un drame au bord de la mer’’ (1834), les deux amants retournent à la Grenadière à la fin du mois de juin. Dans une lettre du 23 juin à un journaliste, Balzac relate son escapade au Croisic. Pour Pierre de la Condamine le voyage au Croisic sera le dernier voyage d’amour de Laure de Berny. Le premier exemplaire tiré pour elle sera "Le Lys dans la vallée" ; il fut sa dernière lecture avant sa mort !
Abordons maintenant le livre ‘’Béatrix’’ où de nombreux passages présentent pour nous un vif intérêt. Particulièrement la présence de Hélène de Valette à la pension de famille ‘’Le Calme Logis’’, qui appartenait alors à Pierre Le Gall maire et conseiller général. C’est probablement à cette période qu’elle y invita Balzac. Madame Verney illustre son texte d’une photo de 1936 qui nous indique l’état des lieux, en précisant que l’aile droite au temps de Balzac n’existait pas. Je n’y vois également ni tonnelle ni cadran solaire !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Logo derniere mise a jour  date dernière mise à jour : 2/12/2020