Le Mans-Jardin d'horticulture

À la recherche d'un temps perdu

Jardin d’horticulture créé sous le Second Empire par la Société d’Horticulture, fondée en 1851, ce parc de 5 hectares est dessiné par Adolphe Alphand, alors directeur des plantations, jardins et promenades de la ville de Paris. Il est composé de deux parties, un jardin à la française, aménagé en premier et un jardin à l’anglaise.

Le 10 octobre 1911, Monsieur Amédée Bollée père offre à la Société d'Horticulture le cadran du square des Jacobins. Le cadran est repeint par un sociétaire et dans la séance du 25 avril 1912, le Président Morancé annonce son installation dans le jardin français à la place pratiquement de celui de Monsieur Jagot. Il y est toujours, et même s'il n'est pas toujours réglé de manière régulière comme il serait nécessaire pour indiquer le temps moyen, il fait partie du spectacle.

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L'affiche publicitaire d'Amédée Bollée fils aîné, éditée par l'imprimerie Lebrault, nous donne un aperçu de l'objet.   
  

                                                              

L'HORLOGE  SOLAIRE  

Cette horloge solaire à temps moyen, système E. Bollée père, Amédée Bollée Constructeur, est une magnifique réalisation de fonderie, élancée dans ses proportions, et était donc destinée à la vente. Elle est l'une des dernières créations dans le domaine du cadran solaire qui trouvaient une application nécessaire à la connaissance de l'heure devenue "officielle". Et il était possible de penser qu'à l'image des méridiennes des cathédrales sur lesquelles on réglait les horloges publiques, ces cadrans solaires de précision, serviraient "d'étalons" pour les horloges des gares. Mais hélas il était trop tard, d'autres moyens, ceux-ci de transmission (télégraphe), permettaient de transmettre à la province l'heure de Paris.

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Il s'agit là d'un cadran d'un type voisin de "l'équatorial" dont le style est dans le plan du méridien du lieu, parallèle à l'axe du monde, donc dirigé vers le pôle céleste. Il est de construction semblable aux cadrans inspirés des sphères armillaires, dont le cercle de l'équateur est divisé en arcs de 15 degrés qui représentent 1 heure.
Si la réalisation gnomonique est simple, dans le cadran de Bollée elle est exécutée avec beaucoup de précision : heure, 1/2h, 1/4h, 5 minutes sont tracés.

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Nous avons un Style-Axe cylindrique orienté selon le méridien du Mans
A B, un arc de cercle T T‛dont le plan est perpendiculaire à cet axe, et parallèle à l'équateur. Cet arc de cercle est divisé en heures, 1/2, 1/4, minutes, depuis 7 heures du matin jusqu'à 5 heures du soir. Un intervalle entre deux chiffres XII correspond au diamètre du style (le soleil étant dans le plan du méridien du lieu et les rayons "normaux" à son diamètre). L'ensemble de cette "table" (mot employé par analogie aux cadrans classiques), est mobile autour de l'axe A B les points de rotation sont en b b', elle peut donc se déplacer autour du style. Une platine permet d'apprécier l'équation du temps : avec quatre courbes, à gauche les mois de décembre novembre octobre --- avril mai et à droite juillet août septembre --- janvier février mars. Une réglette avec les jours du mois, de 1 à 31 permet avec l'aide de deux manivelles M M'agissant en sens contraire de faire coïncider la date avec le mois. Cette translation horizontale entraîne en même temps une rotation de la table horaire avec avance ou retard à l'heure solaire vraie pour obtenir le temps moyen. Il faudra bien sûr ajouter 1 ou 2 heures selon l'époque de l'année (et enlever 48 secondes en tenant compte de la longitude du Mans).
En avril 1905, la Société d’Horticulture accepte le don d’Albert Jagot, d’un appareil de son invention appelé ‘’Gnomon’’ et décide de le placer dans le jardin français ; là où se trouve actuellement le cadran Bollée.

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Monsieur Albert Jagot est né à Saumur le 13 mars 1854 dans une famille bourgeoise.  Il fit de bonnes études secondaires et obtint la mention très bien au baccalauréat ès-sciences ; puis il s'installa au Mans vers les années 1890 rue Beauverger dans une usine de galvanisation. C'était un homme discret, presque effacé, un vrai chercheur, pour son seul plaisir, ne pensant pas à tirer profit des inventions qu'il réalisait.
Madame Cassart, sa petite fille, dans les enregistrements et conversations effectués à Bourgueil en 1992, ou avec Monsieur Hubert Jagot au Mans, se souvient avec précision de "Grand Père" qu'elle m'a décrit avec affection, en évoquant les instants passés autour d'un bassin dans le jardin de l'évêché, où Albert Jagot lui expliquait la vitesse des nuages grâce au miroir de la surface de l'eau. Il avait secrètement l'esprit en éveil de manière permanente. En 1889, il confectionna des appareils fournissant,  dans les appartements fermés, de l'air pur amené du dehors en évacuant l'air vicié ; en 1896, un calendrier perpétuel mécanique ; en 1903, il réalise un arrosoir pour le balayage sans poussière, conforme aux prescriptions du ministre de l'Instruction publique. Cet arrosoir fut utilisé dans les administrations à Paris, en province et même en Angleterre. En 1908, on lui doit le premier sismographe réalisé en France, après le tremblement de terre de Messine. Le 4 décembre 1906, il avait été nommé membre de la commission météorologique de la Sarthe. Il s'adonna beaucoup à cette science, pendant de longues années, et parvint à maintenir une quarantaine de stations météorologiques sur tout le département. Il modifia certains appareils et notamment celui qui indiquait la vitesse du vent, en construisant en 1921 un enregistreur qui se mettait en marche dès que la vitesse dépassait cinq mètres à la seconde. D'autres réalisations sont à son actif : un anémomètre pour la tour Saint-Jacques à Paris, des systèmes de blocage de serrures... Albert Jagot se contentait d'un outillage sommaire pour la réalisation première de ses inventions, ce qui rendait narquois certains de ses amis, et pourtant, tout ce qui passait par ses mains se transformait en objets de précision.
Très simple d'extérieur, il était l'amabilité personnifiée et ne tirait ni gloire, ni bénéfice de ses inventions.

 Mais c'est de son invention de 1905, dont nous allons parler.

Le cadran solaire à sonnerie
Dans la revue La Nature, du 28 mars 1905, Albert Jagot indiquait les raisons qui l'avaient conduit à la réalisation de son "cadran". "La perfection à laquelle est arrivée la fabrication de l'horlogerie à bon marché a bien fait oublier l'emploi des cadrans solaires. Chacun possède une montre en poche, et n'a besoin de consulter les horloges publiques, que lorsqu'il s'agit de la remettre à l'heure. Mais choisir celle qui indique l'heure exacte, est souvent le point embarrassant. Dans les villes de province, lorsque dans le silence de la nuit nous entendons sonner minuit, pourvu que le nombre des horloges soit quelque peu considérable, c'est souvent pendant plus de 10 minutes, que se répètent les 12 coups de minuit ". Ce genre de réflexions conduisit son auteur à la réalisation d'un appareil fiable et précis qui permettrait de connaître l'heure de temps moyen, ou "l'heure officielle"
(à lire dans Revue Astronomie, 1996 Bibliothèque de la Société Astronomique de France.)

Je ne ferai pas ici la description complète de l'appareil et me bornerai "aux lignes " principales.

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L'instrument est supporté par une plate-forme
A B, montée sur vis calantes. Un cadre mobile tourne autour d'un axe C D, qui est parallèle à l'axe du monde. Un mouvement d'horlogerie E, à remontage bimensuel, est fixé sur le cadre. Un barillet, avec une dent F, fait un tour en 3 jours et actionne une roue de 122 dents qui accomplit donc un tour complet en 366 jours. Une lentille O solidaire de ce cadre mobile par l'intermédiaire de deux supports SS' verra son inclinaison varier en même temps que la déclinaison du soleil, grâce à un cylindre coupé par un plan oblique. L'axe focal de la lentille, du point le plus haut au point le plus bas, sera toujours placé dans la direction des rayons solaires. Sur le même arbre est fixé une came H, dont le contour a été déterminé par une suite de points, représente pour chaque jour la valeur de l'équation du temps ; avec deux points importants, 10 février retard 14 minutes 27 sec, écartement le plus grand ; et 3 novembre avance 10 minutes 20 sec, écartement le plus petit. La lentille, montée en équatoriale, suit donc "la marche du soleil" au long de l'année, elle monte comme lui du 22 décembre au 22 juin, puis redescend ensuite pendant 6 mois. De même elle s'incline vers l'Est lorsque le soleil passe le méridien en retard sur le midi moyen, et vers l'Ouest quant au contraire il est en avance.
Le foyer de la lentille dans les diverses positions, vient se situer sur une ampoule contenant de l'eau rougie, qui entre en ébullition sous l'effet des rayons solaires calorifiques, un contact au mercure s'établit qui déclenche électriquement une sonnerie au moment précis où il est midi légal.

Cet appareil était très intéressant scientifiquement, bien sûr, mais il intriguait surtout les Manceaux qui venaient y mettre leur montre à l'heure. L'inventeur avait pris la précaution d'indiquer à l'aide de notices, ce qu'est le midi vrai, le midi moyen, l'équation du temps, l'heure légale. Un cadran solaire classique accompagnait l'appareil et, comme il était solidaire des différents mouvements mécaniques, il indiquait le temps moyen. Le demi-cylindre en creux ne comportait que les heures et les demi-heures. Un plan situait l'emplacement du cadran en ardoise qui pouvait être examiné pour faire des comparaisons. Mais la majorité des badauds ne retenait surtout qu'une chose : que l'appareil sonnait quand il était midi, et que là était l'heure officielle.

On pouvait lire dans la revue l'Astronomie, d'octobre 1906 : "Les touristes se rendant de Paris en Bretagne, qui s'arrêtent au Mans quelques heures, remarquent le grand nombre de jardins et de squares, qui égayent les divers quartiers de la ville. Le jardin d’Horticulture, fait surtout l'admiration des visiteurs. Le public, aux jours de promenades, ne cesse de se presser en foule autour de la colonne qui supporte l'instrument. Un détail à noter c'est que beaucoup de curieux paraissent apprendre pour la première fois, ce qu'est le midi moyen, le midi vrai, l'équation du temps, l'heure légale, etc... il est vraiment extraordinaire de constater quelle est l'ignorance du plus grand nombre sur les notions les plus élémentaires de l'astronomie". Allons, Monsieur, vous êtes bien sévère ; tout d'abord, le Mans vaut mieux qu'un arrêt de quelques heures, et plus que 24 d'ailleurs..., quant à l'ignorance du plus grand nombre, elle est semblable à celles d'autres villes dans ce domaine particulier de l'astronomie, ni plus ni moins et cette discipline n'est pas non plus la "tasse de thé" de tout le monde !... Vous étiez plus agréable dans un autre paragraphe quand vous ajoutiez "faut-il exiger une telle rigueur dans une ville de province où les diverses horloges présentent entre elles un écart de 10 minutes". Même aujourd'hui (mai 1993), l'horloge de la place de la République est en avance de 5 minutes sur celle de la cathédrale qui parait être à l'heure officielle ; ce doit être notre caractère "bon enfant " qui nous permet... de tels écarts.
Mais vous n'étiez pas le seul à vous plaindre à cette époque. Dans le journal La Sarthe de juin 1911
(Journal La Sarthe, AD Sarthe),  un lecteur ironisait sur ce même sujet, après la loi de mars concernant l'heure légale en France et les fuseaux horaires :

« Monsieur le Rédacteur en Chef : Une loi récente vient d'unifier l'heure de l'Europe occidentale. Il semble que les motifs capitaux qui ont amené plusieurs nations à une entente, échappent aux administrations chargées de guider le cours de nos horloges publiques. Actuellement, un promeneur peut sans se presser, partir à 10 heures battant de la place des Jacobins, et arriver à 9 heures 55 à la place de la République. Il y a là un désaccord qui peut donner lieu à des erreurs et des conflits et il serait sans doute aisé de le faire cesser. Il n'y pas de raisons pour que la Place des Jacobins soit à l'heure de Vienne alors que la Place de la République est à l'heure de Londres et de Paris ».
Le sens de l'humour, quand "chacun voit Midi à sa porte’’ !...

En 1905, le Jardin d'horticulture a donc son cadran solaire sonore, à l'image de celui du Palais Royal de Paris, qui, dès le XVIIIe, tonnait l'heure à midi, au moment où le soleil passe au méridien. Il avait à cette époque inspiré le quatrain :

                     Dans ce jardin tout se rencontre

                     Excepté l'ombrage et les fleurs

                     Si on dérègle ses mœurs

                    Au moins on y règle sa montre. (Abbé Delille 1786)

Ces quelques vers ne peuvent s'appliquer à notre jardin de province, lieu de quiétude, de lumière, de couleurs et d'ombrages. Quant aux mœurs... je ne sais pas.
Le cadran de Monsieur Jagot ne demeurera que 6 ans en ce jardin. En octobre 1911, le Président propose de remplacer le cadran qui donne quelques soucis : "Appareil trop compliqué et qui par suite des intempéries des saisons et des variations de températures, se trouve sans cesse hors d'état de fonctionner ‘’.

Bien dommage pour cet ingénieux instrument de ponctuation du temps, vaincu par celui qu'il était censé maîtriser… et peut-être aussi, par la versatilité des hommes.

     

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Date de dernière mise à jour : 16/04/2020