Être sonneur de cloches

Comme dans bien des villages, nous l’avons vu à Saint-Georges-du-Rosay (cf. article Horloges), le curé employait un bedeau pour l’aider dans ses tâches matérielles.
Il en était ainsi au Mans où en 1993 M.
Jean-Claude Le Roy, serrurier à la mairie, était chargé de l’entretien de l’horloge de la Visitation (cf. article Horloges). Voici la description qu’il en donne : « une nouvelle échelle appelle à continuer l’escalade. Ses barreaux mènent aux cloches. Elles sont quatre à surplomber la ville, fondues au siècle dernier par deux entreprises sarthoises (Bollée et Gourdin) elles résistent avec stoïcisme aux intempéries pour annoncer tous les quarts d’heure la marche inexorable du temps Il faut, tel un équilibriste franchir chacune des étapes. Le boulot est passionnant, mais il faut avoir la santé. » Cette narration me rappelle l’anecdote des marches de l’église de Saint-Georges du Rosay !

Petit souvenir d'enfance
Dans mon village en Touraine, cette occupation était assurée par un tout autre personnage, le coiffeur.
C‘est devant la place de l’église que
Jules Rosso s’est installé coiffeur pour hommes. Trois petites marches conduisent de la rue à l’entrée du salon. Trois petites marches comme pour un échafaud.
La façade est banale, une porte centrale flanquée de deux fenêtres, une de chaque côté. Elles sont voilées par deux rideaux de lin jaunâtres pour que le client ne soit pas vu de l’extérieur. La couleur des boiseries qui habillent les murs sont de teinte "chêne foncé", brillant de vernis. L’ensemble est propre, digne d’un coiffeur qui voudrait bien que l’on pense que le lieu est chic et que là on maintiendra son élégance et peut-être aussi son apparente jeunesse.

Sur la vitre de la porte d’entrée un autocollant jaune lumineux,
"Kodak", indique que l’on trouve aussi ici un dépôt de pellicules. Quelle publicité ! Provocation, ou art inconnu de la plaisanterie ?
Au centre de la place, en retrait, le presbytère a l’aspect d’une belle maison bourgeoise. La position du ‘’salon’’ par rapport à l’église est diamétralement opposée. Quant au choix de cet emplacement : le hasard. Car notre homme était venu à la coiffure par nécessité. Son premier métier étant celui de sabotier, la commune d’ailleurs possédait deux fabricants de sabots.

L’atelier pour le travail du bois est dans le fond du jardin, Rosso s’y replie quand le client se fait rare. Sa femme signale l’arrivée d ‘un postulant grâce à une cloche mise en branle par tout un système de fils avec supports et renvois.
À la campagne, et à cette époque, les salons de coiffure étaient fréquentés à certains moments de la journée, en fonction des travaux des champs. Il n’était pas possible de dire que la clientèle était régulière, mais souvent c‘était un plaisir de se retrouver à plusieurs pour pouvoir discuter. Les grandes dates de l’année étaient celles des communions, de la fête des pompiers Sainte-Barbe et du jour de la Sainte-Cécile. Heureusement il y avait parfois un baptême, ou des enterrements. Pour ces derniers il n’était pas toujours nécessaire d’aller chez le coiffeur, surtout lorsque l’on n’était pas de la famille. L’allure pouvait être plus triste, la barbe en pointillés : je suis venu quand même, je n’ai pas pris le temps de faire "toilette". Mais notre coiffeur avait du temps de libre et comme il avait femme et trois enfants à nourrir, le brave était aussi porteur de télégrammes.
Porteur de télégrammes… ! Fonction officielle, prestige insoupçonnable. « Porter la nouvelle ». Peu de personnes possédaient le téléphone. Et les communications avec ceux qui avaient quitté la commune étaient problématiques, surtout lorsque la distance entre les individus dépassait les vingt-cinq kilomètres. Le plus souvent il s’agissait de l’annonce d’un décès, mais alors quel rôle de composition !
Rosso entrait d’un seul coup dans l’Histoire… celle d’une famille. Il ferait partie du souvenir d’une génération avec cette phrase : tu te souviens le jour où Jules apporta le télégramme.
Les souvenirs de l’arrivée de ce message marquaient parfois seulement l’aboutissement logique d’une fin de vie, ou aussi la naissance d’un espoir contenu, d’un héritage en perspective. Car quelqu’un qui n’habitait plus le pays, dont on n’avait pas souvent de nouvelles, même, et surtout mort, obligeait à un moment de retour sur le passé avec une recherche de repères.
L’annonce d’un décès par une "dépêche" était souvent liée à un accident et augmentait encore le mystère.
Rosso savait en jouer et composait ou inventait des scènes à partir des quelques indiscrétions glanées au moment de son intervention. La primeur du déroulement des faits s’accompagnait des gestes dès le retour au salon de coiffure.
La pièce de théâtre pouvait alors être jouée devant ceux qui avaient attendu pendant cette absence obligatoire. Sa femme se joignait au groupe pour commenter les nouvelles, mais aussi pour mieux surveiller son mari, car notre coiffeur malheureusement avait de fréquentes crises d’épilepsie. La scène pouvait parfois tourner à la vraie tragédie, selon que la victime fut installée sur le fauteuil sous la menace du rasoir pour la barbe ou du ciseau pour la coupe.
Pour compléter l’énumération des tâches qui accompagnaient la vie sociale de notre figaro local, il faut ajouter les rôles de sacristain et sonneur de cloches, fonctions qu’il remplissait sans grande ferveur. La proximité de l’église paroissiale l’avait obligé à accepter la demande du brave curé natif de Saint-Nicolas de Bourgueil !

Rosso élevait son âme en décollant du sol en se cramponnant à la corde lorsqu’il sonnait l’entrée du cercueil dans l’église. Et comme il était petit et maigre, l’ampleur de ce mouvement alternatif n’était jamais grande ni spectaculaire. Mais il savait afficher aussi une digne condescendance quand le défunt, qui n’était pas du pays, était accompagné par une escouade de personnages en tenue qu’il ne connaissait pas, salariés de la mort ou ‘’intermittents du spectacle’’ dont font partie ces employés des pompes funèbres.

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Date de dernière mise à jour : 30/04/2020